François Villeroy de Galhau lors d’une intervention sur les risques financiers

Le gouverneur de la Banque de France alerte sur les risques cachés de l’essor du crédit privé

François Villeroy de Galhau, dont le mandat s’achève bientôt, a multiplié les interventions ces derniers mois pour souligner un sujet qui l’inquiète particulièrement : l’expansion rapide du crédit privé et les failles qu’elle pourrait dissimuler. Alors que les marchés financiers cherchent désespérément du rendement dans un environnement incertain, marqué par une croissance molle en zone euro et des débats intenses sur la dette publique française, le gouverneur de la Banque de France appelle à une vigilance accrue face à ce secteur en pleine mutation.

Le crédit privé, qui consiste en des financements directs accordés par des fonds d’investissement aux entreprises sans intermédiation bancaire classique, a vu ses encours mondiaux approcher les 2 000 milliards de dollars. En Europe, le phénomène prend de l’ampleur, soutenu par les besoins de financement des entreprises en transition écologique et numérique. Pour de nombreuses ETI françaises, ces prêts représentent une alternative bienvenue aux contraintes réglementaires qui pèsent sur les banques traditionnelles, notamment avec Bâle IV. Pourtant, cette innovation porte en elle des fragilités que les superviseurs peinent à cerner pleinement.

Dans un discours marquant prononcé en mars dernier lors du forum Bloomberg Future of Finance, le gouverneur a posé les termes du débat avec clarté. Il a défendu l’idée que ces marchés privés peuvent apporter « le bon » – financement adapté et diversification – à condition d’éviter « le mauvais et le laid » : manque de transparence, valorisations approximatives et risques de liquidité. Sans garde-fous renforcés, ces angles morts pourraient s’avérer dangereux en cas de choc économique.

L’opacité constitue le cœur du problème. Les valorisations reposent souvent sur des modèles internes peu vérifiables de l’extérieur, contrairement aux marchés cotés. Des signaux de tension sont déjà apparus aux États-Unis, avec des plafonnements de rachats chez plusieurs grands gestionnaires et des hausses de défauts dans certains segments. En France et en Europe, les expositions directes des banques restent mesurées, mais les liens indirects – partenariats, financements croisés ou expositions communes – créent des canaux de contagion potentiels que les autorités surveillent de près.

L’ACPR a d’ailleurs placé l’analyse des risques liés au crédit privé non bancaire au cœur de son programme de travail pour 2026. Un exercice de stress test systémique, lancé conjointement avec la Banque de France et l’AMF, doit précisément cartographier ces interconnexions au sein du système financier français. L’objectif est clair : mieux anticiper comment un retournement sur ces marchés privés pourrait se propager vers les banques, assureurs et gestionnaires d’actifs.

Cette alerte arrive à un moment sensible. Avec une inflation persistante par endroits, une croissance hésitante et des incertitudes géopolitiques fortes, les investisseurs institutionnels et particuliers se tournent massivement vers le privé pour compenser des taux d’intérêt en recalibration. Cette quête de rendement accentue la prise de risque, notamment sur des structures complexes comme les prêts avec paiement en nature (PIK). Le Conseil de stabilité financière (FSB) a lui aussi récemment pointé ces vulnérabilités : concentration du marché, levier élevé et données insuffisantes.

Du côté des acteurs du secteur, on insiste sur le rôle positif joué dans le financement de l’économie réelle. Mais en privé, beaucoup reconnaissent que la maturité du marché reste à consolider. Le gouverneur Villeroy de Galhau, pragmatique jusqu’au bout de son mandat, ne prône pas un coup d’arrêt brutal mais une supervision adaptée : meilleure collecte de données, coordination européenne renforcée avec la BCE et équilibre entre innovation et stabilité.

Politiquement, le sujet interroge le modèle français de financement, encore très bancaire. Faut-il accélérer la désintermédiation pour booster la croissance ou renforcer les filets de sécurité au risque de freiner l’élan ? La réponse de la Banque de France est mesurée : encadrer sans étouffer. Mais le message est ferme : dans un univers de dettes élevées, ignorer ces signaux pourrait coûter très cher lors du prochain cycle de stress.

Les mois à venir seront révélateurs. Les résultats du stress test systémique attendu en 2026 pourraient forcer une prise de conscience collective. En alertant ainsi, François Villeroy de Galhau remplit une dernière fois son rôle de gardien de la stabilité : rappeler que derrière l’innovation financière se cachent souvent des vulnérabilités qu’il vaut mieux affronter avant qu’elles ne s’imposent d’elles-mêmes.