Cannes, le 17 mai. Au beau milieu du Festival, alors que les projecteurs sont braqués sur les tapis rouges et les montées des marches, Maxime Saada a décidé de crever l’abcès. Le président du directoire de Canal+ a pris la parole lors du traditionnel brunch des producteurs pour adresser un message sans équivoque aux signataires de la tribune anti-Bolloré parue dans Libération : il ne veut plus que son groupe collabore avec eux. Près de 600 professionnels du cinéma, dont des figures comme Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud ou Raymond Depardon, se retrouvent ainsi directement visés par celui qui reste le premier financeur privé du septième art en France.
La tribune, publiée quelques jours avant l’ouverture du Festival, alertait sur l’emprise grandissante de Vincent Bolloré, via le rachat progressif d’UGC et son poids dans la production, la distribution et la diffusion. Les signataires y dénonçaient un risque d’uniformisation et une influence qu’ils jugent dangereuse pour la diversité culturelle. Pour Maxime Saada, cette attaque collective a été vécue comme une « injustice » envers les équipes de Canal+, accusées à tort selon lui de ne pas défendre l’indépendance et la diversité. Sa réponse, directe et assumée, a immédiatement fait l’effet d’une déflagration sur la Croisette.
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la brutalité du timing. Au moment où l’industrie du cinéma français affronte une concurrence féroce des plateformes internationales et des budgets toujours plus difficiles à boucler, Canal+ apparaît comme un partenaire indispensable pour beaucoup. En posant publiquement cette limite, Maxime Saada oblige toute la filière à affronter ses propres dépendances. On peut critiquer librement un actionnaire puissant, mais faut-il s’étonner quand celui-ci réagit et fixe ses conditions ?
Le président du CNC, Gaëtan Bruel, n’a pas dissimulé son malaise. Dès le lendemain, il a exprimé un « sentiment de gâchis » face à cette réaction qu’il juge trop vive, estimant qu’elle aggrave les clivages au lieu de rassembler à un moment où l’unité serait nécessaire. Maxime Saada, de son côté, a pris soin de saluer le rôle central du CNC dans le soutien au cinéma français, tentant de ne pas apparaître comme un adversaire de l’exception culturelle.
Cette controverse fait remonter à la surface des tensions profondes et longtemps refoulées. Dans les dîners cannois et sur les réseaux, on oscille entre sidération et réalisme cynique. Certains professionnels parlent d’intimidation et de liste noire, voyant dans la déclaration de Maxime Saada la preuve des craintes exprimées dans la tribune. D’autres, plus discrets, reconnaissent que l’on ne peut pas indéfiniment mordre la main qui finance une grande partie des projets sans en assumer les conséquences. Le débat dépasse largement la personne de Vincent Bolloré : il touche au cœur du modèle français, ce mélange fragile de financement public et d’investissements privés.
Les réactions se multiplient. Du côté des signataires, c’est un mélange de révolte et de détermination pour certains, de prudence pour d’autres qui mesurent déjà l’impact potentiel sur leurs prochains films. Sur les réseaux, les commentaires se déchaînent : les uns applaudissent un patron qui « ne se laisse pas insulter », les autres dénoncent une atteinte à la liberté d’expression dans un secteur déjà fragile.
Maxime Saada a choisi la clarté plutôt que la diplomatie de couloir. Son attitude dérange, elle bouscule les habitudes d’un milieu où les arrangements se règlent souvent en aparté. Mais elle a le mérite de poser les questions que beaucoup préféraient éviter : où commence la critique légitime et où finit la dépendance qui empêche toute parole libre ? Le cinéma français, confronté à cette réalité économique brutale, ne pourra plus faire comme si de rien n’était.
Pendant que les films continuent de défiler sur les écrans du Palais, cette rupture risque de laisser des traces bien après la remise des Palmes. Elle force une industrie entière à se demander jusqu’où elle est prête à aller pour défendre son indépendance réelle, et à quel prix. Maxime Saada a joué cartes sur table. La balle est désormais dans le camp des autres.
